Dans le monde physique, nous installons des serrures. Dans le monde numérique, nous affichons des avertissements. Les plateformes façonnent le résultat bien avant que le mal ne devienne visible. Au moment où un utilisateur se connecte, crée un profil ou accède à la confiance d'une autre personne, la plateforme aurait pu prendre une série de décisions pour déterminer si le préjudice était prévisible ou évitable, mais elle a choisi de ne pas le faire à ce moment-là. C'est dans ces choix précoces, faits bien avant la publication d'un message ou l'envoi d'un message, que la négligence s'enracine discrètement. Et pourtant, lorsque les dommages apparaissent, les plateformes se retranchent derrière le bouclier juridique de l'article 230, comme si leur seul rôle était d'héberger du contenu et non de tracer la voie qui mène directement au préjudice.
Nous devons commencer par établir un contraste fondamental entre les protections que nous attendons dans le monde physique et celles qui sont absentes de nos vies numériques. Dans le monde réel, nous n'accordons pas à des étrangers un accès non vérifié à des bâtiments sécurisés, à des camps d'enfants ou à des environnements professionnels sans une certaine forme de contrôle, de référence ou d'accréditation. Pourtant, dans le monde numérique, les utilisateurs ont accès à des communications privées, à des populations vulnérables et à des espaces intimes sans aucune vérification ou contrôle digne de ce nom. Cette incohérence n'est pas seulement un échec politique, c'est aussi un échec conceptuel.
Au cours des treize dernières années, j'ai travaillé sur plus de trente cas de négligence institutionnelle, qu'il s'agisse de sports pour les jeunes ou de pratiques d'embauche dans les universités, et j'ai constaté qu'un schéma se répétait avec une constance alarmante. Le mal ne commence pas au moment de l'abus. Il commence plus tôt, pendant la phase que personne n'examine : le point d'accès. Le moment où quelqu'un est autorisé à entrer. Les systèmes auxquels on nous apprend à nous fier - plateformes, écoles, organismes de recrutement - sont souvent construits non pas pour prévenir le mal, mais pour y répondre plus tard, une fois que le mal a déjà été fait.
Section 230 de la loi sur la décence des communications (Communications Decency Act) est souvent citée comme la raison pour laquelle les victimes ne peuvent pas tenir les plateformes pour responsables. Or, l'article 230 protège les plateformes de toute responsabilité après la création du contenu, et non pour ce qu'elles font avant. Cette distinction n'est pas seulement juridique, elle est aussi morale. En effet, lorsque les plateformes permettent à de mauvais acteurs d'entrer sans contrôle, suivi ou intervention significatifs, elles ne sont pas des hôtes passifs. Elles permettent un préjudice prévisible. Et la loi ne protège pas cela. Elle ne devrait pas non plus le faire.
Pour résoudre la crise de confiance actuelle dans les environnements numériques et institutionnels, nous devons changer d'optique. Le problème fondamental n'est pas que les gens font trop confiance, mais que les systèmes sont conçus pour paraître sûrs tout en restant structurellement négligents. La confiance n'est pas la faiblesse. C'est la cible. Et cela change tout quant à la place de la responsabilité.